Vol de livres rares à Paris : un réseau international démantelé
Un réseau international de voleurs de livres anciens comparaît devant la justice française. Les prévenus sont accusés d’avoir dérobé des éditions rares d’une valeur exceptionnelle dans des établissements culturels de prestige. L’affaire révèle une organisation criminelle sophistiquée, spécialisée dans le trafic de patrimoine littéraire.
Un butin exceptionnel estimé à 770 000 euros
Le préjudice s’élève à 770 000 euros, selon les estimations judiciaires. Les ouvrages ciblés constituent des pièces maîtresses de la littérature russe classique. Des éditions originales d’Alexandre Pouchkine, de Mikhaïl Lermontov et d’Evgueni Baratynski figurent parmi les trésors disparus.
Le ministère public a qualifié les faits de « véritable vol de trésor », évoquant un « vol massif, organisé, planifié, exécuté avec minutie, cynisme ». Le représentant de l’accusation a requis des peines pouvant atteindre huit ans d’emprisonnement ferme.
Des établissements culturels de renom ciblés
Les faits se sont déroulés tout au long de l’année 2023. Trois institutions majeures ont été victimes de ces déprédations organisées.
À Paris, la Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations ont été visitées par les malfaiteurs. À Lyon, la bibliothèque Diderot de l’École normale supérieure a également subi leurs assauts.
À la BnF, neuf éditions précieuses ont été subtilisées : six œuvres de Pouchkine, deux de Lermontov et une de Baratynski.
Une technique d’une sophistication inédite
L’organisation criminelle déployait une méthodologie remarquablement élaborée. Deux équipes distinctes opéraient simultanément, composées de personnes liées par des relations familiales ou amicales.
Le groupe des membres les plus expérimentés avait développé une stratégie particulièrement ingénieuse. Les voleurs consultaient d’abord les ouvrages convoités, les photographiaient minutieusement et relevaient leurs dimensions exactes.
Lors d’une seconde visite, ils remplaçaient les originaux par des fac-similés dotés de couvertures d’une qualité trompeuse. Cette substitution habile permettait de duper le personnel des établissements.
Des profils variés parmi les accusés
Six ressortissants géorgiens sont poursuivis dans cette affaire. Trois hommes comparaissent en état de détention. Une femme se présente libre devant le tribunal. Deux autres prévenus restent absents.
Mikheïl Z., âgé de 50 ans, occupe une place centrale dans le dispositif criminel. Il aurait joué un double rôle de « donneur d’ordre » et d’exécutant. Précédemment condamné en Lituanie à trois ans et quatre mois de prison pour des faits similaires, il a été remis aux autorités françaises.
Devant le tribunal, il a reconnu les vols mais affirme avoir « agi seul ». Le parquet a requis contre lui la sanction la plus sévère, assortie d’une interdiction définitive du territoire français.
Des condamnations déjà prononcées en Europe
Beqa T., 49 ans, a été condamné à trois ans et six mois d’emprisonnement en Estonie avant son transfert vers la France. Le procureur a sollicité six années de détention à son encontre.
Concernant la prévenue comparaissant libre, le ministère public a demandé trois ans de prison, dont deux avec sursis probatoire.
Les deux absents ont été arrêtés en Géorgie, où ils ont écopé de cinq ans d’emprisonnement. La législation géorgienne interdisant l’extradition de ses nationaux, ils ne seront pas jugés en France.
Un phénomène criminel à l’échelle européenne
Le procureur a souligné la « structure internationale de ce dossier ». Entre 2022 et 2024, des vols similaires ont frappé la Pologne, l’Allemagne, la Suisse et la République tchèque.
Face à cette criminalité transfrontalière, une équipe commune d’enquête a été constituée. Placée sous la coordination d’Europol et d’Eurojust, elle a permis l’arrestation de plusieurs protagonistes en avril 2024.
La dimension symbolique des œuvres dérobées
Le magistrat du parquet a rappelé qu’Alexandre Pouchkine est le « fondateur de la littérature russe moderne ». Il a précisé que « les œuvres originales de Pouchkine, ce sont des reliques nationales ».
L’accusation a insisté sur la valeur patrimoniale de ces ouvrages : « Posséder un ouvrage de Pouchkine en Russie, c’est posséder un fragment de l’identité nationale ».
Des interrogations sur les motivations réelles
Le représentant du ministère public a formulé une question troublante. S’agit-il simplement de « voleurs organisés qui ont essayé d’accumuler le maximum d’argent » ou d’une « opération qui peut relever d’une ingérence étrangère ? »
Il a reconnu que « cette question n’apparaît pas résolue à la lecture de ce dossier ». Me Gianni de Georgi, défenseur de Mikheïl Z., a estimé que « ce dossier a montré un certain mysticisme autour de la Russie et de ses auteurs ».
Un verdict attendu dans la soirée
Les avocats de la défense ont plaidé la relaxe de leurs clients. Le tribunal délibère et rendra sa décision ce vendredi soir.
L’issue de ce procès sera scrutée par l’ensemble des institutions culturelles européennes, confrontées à cette nouvelle forme de criminalité patrimoniale organisée.

