Modératrice de Meta, Inès Mendoza se suicide : l’alerte sur les conditions de travail
Le métier de modérateur de contenus pour les réseaux sociaux demeure largement méconnu du grand public. Pourtant, derrière nos écrans filtrés se cache une réalité glaçante : des milliers d’employés exposés quotidiennement aux images les plus traumatisantes d’Internet. Un métier qui peut détruire une vie, comme le démontre tragiquement le destin d’Inès Mendoza.
Un suicide qui interroge les pratiques de Meta
Inès Mendoza, âgée de 34 ans, a mis fin à ses jours le 4 octobre dernier à Lyon. Elle a été inhumée le mercredi 14 octobre à La Tronche, en Isère, laissant derrière elle une famille dévastée et des questions cruciales sur les conditions de travail dans la modération numérique.
Cette jeune femme avait exercé comme modératrice de contenu pour CCC Barcelona Digital Services, une entreprise sous-traitante de Meta rachetée par Telus Digital, basée à Barcelone.
Un rythme infernal et des images insoutenables
Entre 2022 et 2025, Inès Mendoza a débuté ce travail à l’âge de 30 ans. Pendant quelques mois, elle a dû traiter quotidiennement entre 600 et 650 contenus, avec seulement 20 minutes pour déjeuner et 10 minutes de pause supplémentaire.
Une exposition massive à la violence
Les contenus qu’elle devait examiner comprenaient du « matériel d’abus sexuel sur mineurs, des homicides violents commis avec des armes à feu ou par la torture, des suicides filmés, des agressions sexuelles contre des femmes, des images de corps démembrés ou de personnes mutilant des cadavres, de la torture et de la cruauté envers les animaux etc.… »
Un flot quotidien d’horreur qui a progressivement détruit sa santé mentale.
Des conséquences psychologiques dévastatrices
Dans un courrier adressé à un avocat en avril dernier, Inès Mendoza décrivait précisément l’impact de son travail. « Cela me générait de la frustration, de l’anxiété, de la colère et de la tristesse », écrivait-elle.
Une vie bouleversée
Elle avait développé « des difficultés de concentration » et peinait à « accomplir des tâches quotidiennes de base ». Sa consommation d’alcool et de tabac avait considérablement augmenté.
Plus inquiétant encore, elle confiait : « Je me suis négligée en général et j’évitais de rentrer seule à pied chez moi la nuit. Parfois, je souffrais d’attaques de panique nocturnes provoquées par les cauchemars. »
Une perception du monde transformée
Le témoignage le plus glaçant reste celui-ci : « Je perçois le monde d’une manière beaucoup plus sombre. J’ai peur des hommes, j’ai l’impression constante qu’il y a des prédateurs sexuels et des personnes violentes partout, et je suis arrivée à la conviction que le monde est bien plus cruel et injuste que ce que j’imaginais avant ce travail. »
Une descente aux enfers avant le drame final
Dès 2023, Inès Mendoza avait déjà tenté de mettre fin à ses jours. Après son hospitalisation, elle avait été placée en arrêt de travail pendant un an et demi.
En 2025, elle quittait l’entreprise suite à un accord de licenciement, avec une indemnisation de 6 000 euros. Elle était alors revenue en France pour s’installer chez sa mère.
Elle s’apprêtait à rejoindre une action collective contre son ancien employeur lorsque le drame s’est produit.
Le cri de détresse d’une mère brisée
Mercedes Millan, la mère d’Inès, livre un témoignage bouleversant. « Il y a eu des hauts et des bas, beaucoup de bas. Ma fille m’a souvent dit maman je ne sais pas si je vais y arriver. J’avais tellement peur quand j’entendais ça », confie-t-elle.
Son constat est sans appel : « Ça l’a brisée. »
Des questions sur le recrutement
Mercedes Millan s’interroge sur les pratiques de l’entreprise : « Comment se fait-il qu’on n’évalue pas les capacités psychologiques avant ? Personne ne devrait avoir à endurer ça. »
Un combat pour les autres
Malgré son deuil, elle se dit déterminée : « Je suis obligée de continuer son combat. Ma fille, ça ne va plus l’aider, je veux juste que ça aide les autres, et surtout qu’ils arrêtent de jouer avec la santé mentale des humains, qui ont une vie, des familles. »
Avec Léa, la sœur d’Inès, elles envisagent de porter plainte contre Telus Digital et Meta.
La réponse de l’entreprise
Interrogée, Telus Digital assure être « engagé à promouvoir un environnement de travail sûr, bienveillant et durable ».
L’entreprise affirme avoir mis en place un « programme complet » pour les modérateurs, accessible « jusqu’à un an après leur départ ».
La société précise également que les modérateurs disposent d’« un système d’accompagnement disponible 24h/24 et 7j/7, incluant une aide professionnelle à distance et en présentiel dès que nécessaire ».
Un problème qui dépasse le cas d’Inès
En 2024, un ancien modérateur d’un sous-traitant de Meta a réussi à faire reconnaître ses troubles psychiques comme accident du travail devant la justice catalane.
En juin dernier, pas moins de 627 anciens salariés ont signé une action collective contre l’entreprise, témoignant de l’ampleur du problème.
Le drame d’Inès Mendoza révèle une fois de plus le coût humain du nettoyage des réseaux sociaux, une face sombre de l’industrie numérique que les géants du web préfèrent garder dans l’ombre.

